Retour de Madagascar - Rentrer de l'île rouge, et ne pas vraiment la quitter

Texte de Juliette suite au voyage artistique mené par l'équipe de L'Enveillée à Madagascar en août 2025, partagé dans la newsletter de la compagnie de septembre 2025


Nous sommes partis à 5, moi-même et les interprètes de la création en cours L'Enveillée (Sylvain Manet, Roxane Palazzotto, Victor Parente, Carole Verhaeghe). Avant tout je mesure la chance que nous avons eue de pouvoir intégrer un tel voyage de recherche au processus de création d'un spectacle, et de pouvoir le vivre en équipe, et non comme une recherche solitaire de metteur en scène. J'ai toujours pensé que le théâtre devait émerger de la vie, d'une expérience profonde et bouleversante de la vie, bien qu'il doive y répondre d'une façon qui n'est absolument pas réaliste, pas naturaliste, mais par un geste entièrement poétique et, au sens propre du terme, artificiel. Senti, puis fabriqué, pensé, construit comme un artisan depuis la matière réalise un objet, une demeure, un temple. Donc oui, que le geste purement artistique naisse d'une relation réelle, éprouvée, sensible à l'objet qu'il traite, cela a toujours été pour moi une exigence, une éthique intérieure avant d'emprunter tout chemin de création. Voilà pourquoi, aussi, au cours de notre travail pour ce spectacle sur la mort et les rites funéraires, nous sommes intervenus dans une maison de soins palliatifs, partager les derniers instants de personnes inconnues devenant, en une chanson, en un texte ou en un silence, des rencontres inoubliables. Voilà pourquoi nous avons rêvé de partager quelques semaines avec un pays où la mort se célèbre encore par des rites puissants, où la mort se chante, se danse, où le deuil se parle. Notre rêve s'est réalisé et notre gratitude est immense.

Oui c'est une rencontre avec Madagascar qui a eu lieu. Trois semaines et demie sont peu de choses sur une terre si riche, comme elles l'auraient été sur toute terre nouvelle. Mais la rencontre, certes courte, fut intense, belle, remuante, enseignante. Nous avons pu vivre deux expériences majeures, et c'est d'elles dont je vais essayer de vous parler. Chacune de ces expériences se déclinant en plusieurs rencontres. La première a été de vivre le rite du famadihana sur les Hautes Terres, généralement traduit par "retournement des morts". La seconde a été de rencontrer de très près des chanteurs traditionnels, des saïry du sud de Madagascar. 

Nous avons vécu deux famadihana, avec deux familles différentes de l'ethnie des Betsileo. Plusieurs années après la mort de l'un d'entre eux, les proches se réunissent pour lui rendre hommage, lors de ce rituel qui célèbre aussi son passage au rang de razana, “d’ancêtre”. Le mort est sorti du tombeau familial, enveloppé des linceuls dans lesquels il a été enterré, et il est ré-enveloppé, par-dessus ceux-ci, de nouveaux linceuls. Autour de ce moment central, la famille organise une fête, un grand repas, auxquels se joignent autant de villageois des alentours, que de proches, que de famille venant de l'autre bout du monde. Mais je ne voudrais pas m'étendre sur la description de ce rite, que nous n'avons partagé que deux fois et que je ne voudrais pas restreindre dans une description à laquelle il manquerait tant de choses. Je voudrais plutôt vous partager ce que cela a ouvert en nous. 

Cet acte-là, il faut le reconnaître, peut nous sembler si étrange, si lointain, si différent. Il est évidemment impossible que nous l'ayons vécu avec la même intensité intérieure que les personnes qui le pratiquaient. Et à la fois, nous y étions, et c'était d'une immense simplicité, d'une fluidité, d'une évidence. Nous avons vu la famille des vivants être bénie par des paroles bienveillantes, venant à la fois d'une tradition orale très ancrée, et tout à fait singulières, orientées vers la situation présente et unique. Bénir les vivants tout à la fois que rendre hommage au mort. Bénir la poursuite de leur existence, et notamment, pour le veuf ou la veuve de la personne qui est célébrée, le ou la libérer de ses liens d'époux, formuler publiquement que le deuil est terminé et que la personne peut s'unir à nouveau, vivre pleinement à nouveau. Je dois le dire, le fait d'acter cela m'a bouleversée. Oui, le fait de fermer la période de deuil et d'ouvrir une nouvelle phase de l'existence, lors d’une célébration puissante, festive autant qu’émouvante, d’ouvrir une nouvelle étape dans la relation au mort (qu'il soit un frère, un oncle, une mère...) et tout cela avec beaucoup de tendresse et d'amour, pour les vivants comme pour les morts, oui cela m'a bouleversée. Je ne dis pas que la transformation psychique ou émotionnelle est forcément instantanée ; mais c'est là assister à un rite qui prend en charge et qui reconnaît, réellement, une nécessité psychique - celle de terminer un deuil et de transformer son lien au mort - et qui, me semble-t-il, peut véritablement accompagner ce processus. Le renforcer, peut-être lui permettre de s'accomplir entièrement. L'acte extérieur,  collectif, rituel, comme support, ou aboutissement, d'une réalisation intérieure. Le fait d'avoir gardé le lien avec les familles qui nous ont si généreusement accueillis lors de ces cérémonies, de continuer à échanger avec elles et d'entendre de plusieurs personnes comme le famadihana a été une étape essentielle dans leur cheminement de deuil, comme il a pu générer un véritable apaisement, me permet de vous le partager ici. Et de vous dire comme cela résonne en moi comme un enseignement, dans une société où nous devons, tant bien que mal, nous “démener” seuls avec nos processus intérieurs, seuls et sans acte, sans geste posé dans le monde et la matière, sans beauté formelle. De plus en plus, je crois que mettre les choses dans la matière - la matière noble, tout le sensible qui nous environne en permanence - est exactement une manière de ne pas se laisser enfermer par la matière, et une manière d'honorer ce qui n'est pas matière, ce qui nous est invisible, insaisissable. D'où l'importance de la physicalité des actes rituels et du rapport à la mort, qui est par excellence ce dont nous ne savons rien, ce qui se noie dans l'océan du mystère et de l’intangible.

Ainsi de ces linceuls, idéalement en soie sauvage, ou en coton, que les familles offrent et dont, ensemble toutes tournées vers le sol, elles ré-enveloppent les restes sensibles de leurs aimés. Les gestes sont simples, concrets, et sous nos yeux apparaît une image qui appartient à tous les temps et à tous les lieux, celle du cycle des naissances et des morts, dont nous faisons tous partie. Le cycle des générations humaines, au-delà de la seule famille qui est là, cette incroyable traversée du temps dans laquelle nous sommes embarqués la durée de notre existence - et à ce moment-là, cela semble être depuis toujours et pour toujours. C'est un mythe qui se répète indéfiniment. Cette idée, cette extraction de la "contemporanéité" pour éprouver un temps perpétuel, un cycle unique et répété, qui d'ordinaire apparaît au cours de profondes méditations, prend maintenant forme, là tout de suite, dans les gestes de ces petits-enfants de vingt ans, trente ans, apprenant de leurs pères et de leurs mères de cinquante ans, soixante ans, comment envelopper leur grand-mère, avec ce tissu, cette ficelle, cette attention au geste de l'autre. Cette idée prend matière dans cette femme qui tient par la main son petit-fils de trois ans, qui lui dit "viens, je vais te présenter ma maman", et qui l'emmène poser sa petite main d'enfant sur le linceul renouvelé de l’arrière-grand-mère.

Le soir tombe et la lune est claire. Au mort qui vient d'être honoré, un homme qui n'est pas de la famille et qui semble un pilier du rite, dit : “maintenant tu dois donner des bénédictions à ta famille.” [Cela est dit en malgache et nous ne le savons pas sur le moment. C'est plus tard, en reparlant avec la famille, que je le saurai.] Le monde des vivants et le monde des morts, si l'on atteste qu'ils sont effectivement séparés et qu'il est bon qu'ils le soient, ont ouvert une brèche pour se rencontrer le temps de la célébration, qui se referme comme la lourde pierre referme le tombeau.

Et puis nous avons chanté, quelques-uns des chants que nous avions dans notre besace, plus ou moins de nos contrées, qui parfois sont pour les morts et parfois pas, et lorsqu'ils le sont ils ne sont plus que rarement chantés mais voilà, nous les avons dans la besace et nous les partageons. Et l'on nous répond par des chants, des chants de cette ethnie, que quasiment tous connaissent, qui sont chantés pour de multiples occasions, pour veiller les morts comme pour les mariages, les naissances ou le travail. Nous chantons, ils chantent, nous chantons, ils chantent. La nuit tombe et chaque fois nous quittons une famille qui nous a accueillis les bras ouverts, avec qui, en un jour ou deux, nous avons partagé un morceau d'essentiel.

Bien d'autres méditations et émotions se sont ouvertes à nous en vivant ces deux famadihana, et elles poursuivent leur chemin. J'espère qu'avec ces quelques mots de partage, un chemin pourra s'ouvrir également en vous, quelle qu'en soit la saveur ou la forme.

Puis nous sommes descendus vers le sud, avons quitté la RN7, avons roulé vers l'Androy, une des régions les plus reculées de Madagascar.

Je passerai les péripéties du voyage, l'état des routes, les étendues de cactus, d'épineux et de baobabs traversées par les troupeaux de zébus, les jeunes gens qui marchent des lances ou des machettes à la main, les rires et les frayeurs.

Là-bas nous n'avons pas vécu de rites funéraires. Nous sommes allés rencontrer des chanteurs et des chanteuses qui chantent lors des rites. Des saïry, qui ne sont pas seulement des "artistes", mais qui réellement portent une "fonction", sociale, rituelle, spirituelle. Nous avons pu rencontrer des chanteurs de beko, le registre propre à l'ethnie des Antandroy, et de sarandra, celui de l'ethnie des Antanosy. Nous retrouver si près d'eux, d'elles. Recevoir la puissance de leurs chants et de leur acte de chanter. Ces personnes chantent depuis l'enfance. C'est leur ligne de vie, ce qu'elles doivent faire. Un don, une mission, une responsabilité - même si elles peuvent vivre, en parallèle, de la culture, de l'élevage... Elles sont pleinement dédiées à un style musical, qui prend tout son sens lors des différentes cérémonies, étapes sociales et spirituelles, vécues collectivement, et avant tout lors des rites funéraires. Le chant accompagne l’esprit du défunt, tout à la fois qu’il console les vivants. 

La musique n'est pas une décoration, elle est une fonction. Et elle est belle, ô combien belle et puissante évidemment ! Et se retrouver si près de musiciens de cette envergure, excellant à la fois dans le registre musical qui est le leur, et vibrant tout entièrement du sens que porte l'acte de chanter, d'un sens dépassant totalement la beauté musicale, ou plutôt, je dirais, d'un sens qui s'appuie entièrement sur la beauté musicale et sur la force poétique de la langue pour remplir une fonction telle que celle de relier les mondes... une fonction de réharmonisation, de guérison, de passage de seuils... cela est quelque chose que nos corps et nos cœurs ont reçu et que, il faut bien le dire, l'on ne peut que rarement recevoir sur nos terres où l'art s'est presque entièrement détaché de sa fonction rituelle originelle. Et c'est là où l'on est et c'est avec cela que l'on œuvre, et il ne s'agit pas d'être autres que ce que nous sommes. Mais l'expérience d'une telle vibration nous rappelle combien les choses ont du sens et comme il est possible de réveiller ce sens. Notre forme ne sera jamais la même et là n'est pas la question. Nous créons des spectacles et non des rituels au sens propre et cela est une chose claire pour moi. Nous savions déjà, bien entendu, que nous ne faisions pas des spectacles pour "nous faire plaisir", ou même pour le "plaisir" du spectateur. Rencontrer des artistes traditionnels d'une telle entièreté - car oui, c'est aussi l'entièreté de leur geste, de leur présence, de leur acte qui me bouleverse - ne fait que confirmer ce pourquoi nous faisons les choses, dans la forme et dans l'époque qui sont les nôtres. 

Je ne peux écrire beaucoup plus de ces rencontres, car elles sont essentiellement vibration, écoute. Elles continuent de m'imprégner et de m'impressionner. Et bien que notre acte théâtral à nous sera tout à fait artistique, écrit, fabriqué dans le sens noble du terme, et que pour rien au monde il ne prétendra être ce qu'il n'est pas - que ce soit un rite ou un chant de Madagascar ou de tout autre contrée qui sait encore vibrer pour ses morts, les accompagner, les veiller, les toucher - oui nous espérons qu'il sera profondément nourri de cela, dans ses couches profondes et invisibles, et qu'il parviendra, à sa manière, à ouvrir chez celui, celle qui viendra le partager, peut-être un espace neuf, une dimension dans son âme connue mais peut-être oubliée, qu'il, qu'elle pourra convoquer ou ouvrir de nouveau lorsque la mort et le deuil viendront faire irruption dans sa vie ou dans la vie d'un proche. C'est vrai, nous espérons cela.

Et que nous, enfants d'un Occident qui a bien entendu ses propres beautés et ses propres richesses mais dont il faut bien dire qu'il a presque totalement oublié comment faire avec la mort et avec la douleur qu'elle génère, dont il faut bien dire que sur ce sujet-là il est en peine, soyons allés sur cette terre de l'hémisphère sud rencontrer un peu tout cela, c'est une sorte de grâce étonnante permise aussi par l'époque. Alors dans cette époque, comment peut-on reprendre un peu contact avec ce qui nous lie tous, comment peut-on se rencontrer, au-delà des différences (nécessaires !) de formes et de gestes, et se ré-enseigner autour d'un éprouvé commun... ? C'est un peu de ce que nous avons cherché, et surtout, qui continue de se tisser et de nous bouger, de nous déplacer, de nous transformer.

Merci Madagascar.